Kırklareli-Istanbul : De la Tur(q)ie

Merhaba ! Nous débarquons au poste frontière turc avec excitation. Ce pays entre deux continents, la porte vers l'Asie qui fascine (ou effraie) l'Europe depuis des siècles, est enfin à portée de pédales.

 

Même si la politique du gouvernement est assez pesante (suite au coup d'Etat manqué contre le président Erdoğan, c'est l'état d'urgence comme chez nous !), les Turcs nous font partout un accueil digne de leur réputation. A peine arrivés, la première personne à qui on pose une question (on cherchait une carte de la Turquie) nous emmène dans trois ou quatre librairies, puis nous propose même son numéro de téléphone au cas où on ait besoin d'aide un peu plus tard ! 

Ces panneaux et les casernes militaires aux abords des premières villes que l'on traverse annoncent la couleur du deuxième pays le plus militarisé de l'OTAN après les Etats-Unis.

Afin d'éviter au maximum le trafic monstre qui passe chaque jour dans l'entonnoir de 15 millions d'âmes qu'est Istanbul, nous suivons les conseils de cyclovoyageurs (on a écumé les blogs) en passant par le nord de la rive européenne (Kırklareli, Saray, Subasi, Arnavuktoy, Istanbul). En résumer, il faut surtout éviter la D100 au sud, où arrivent tous les poids-lourds.

 

Avec plus de 2000 m de dénivelé cumulé (d'après les calculs d'un autre cyclovoyageur), ce sont des montagnes russes qui nous conduisent vers le Bosphore à travers d'immenses champs agro-industriels (voir le schéma ci-dessous).    

 

La traversée de la jungle stambouliote nous rappelle un peu Paris par les slaloms à vélo pour contourner les voitures et dangereux dolmuş (mini-bus qui s'arrêtent et repartent sans crier gare).   

 

Arrivés dans la Corne d'or, Elena, qui est déjà venue plusieurs fois à Istanbul, nous guide du pont de Galata jusqu'au quartier de Beşiktaş (connu notamment pour son club de foot, rival de ses voisins Fenerbahçe (sur la rive asiatique) et Galatasaray (du nom de l'université pres de la place Taksim). On est accueillis par Coskun (son nom se prononce [djochkoun]), l'un des deux colocataires de Rosen, un ancien collègue  d'Elena.  

 

Voici le profil de la route D020 pour arriver à Istanbul : ça monte et ça descend, mais c'est plutôt tranquille au niveau trafic (merci à A Bike Journey pour ce graphique). 

Ce texte est tiré d'une chanson de Sezen Aksu, Ünzile,  qui parle des filles mariées et mères très jeunes, et n'est pas sans nous rappeler le projet de loi (retiré) d'Erdoğan de dépénalisation du viol de mineures si l'agresseur épouse la victime...

 "Combien de moutons vaut Ünzile ?", dit la chanson.




Istanbul, son grand bazar et son marché aux épices, nous aguiche par ses couleurs et odeurs. Les marchands de tapis ne manquent pas d'humour pour attirer le chaland : "je vais vous aider à dépenser votre argent", "venez les anges, le paradis c'est par ici"... On vous a ramené quelques souvenirs de l'ambiance.

Le pont de Galata, qui relie le quartier touristique de Sultanahmet (où se trouvent la fameuse Mosquée Bleue et le palais de Topkapı) et celui de Taksim (la grande artère commerçante près de laquelle a eu lieu le mouvement du parc Gezi en 2013), voit s'aligner chaque jour des centaines de pêcheurs. Les nouveaux venus pourraient se demander au premier coup d’œil pourquoi ils sont tous concentrés aux mêmes endroits sur le pont : plus de poissons par ici ? Puis on entend la corne d'un bateau d'un des nombreux bateaux qui passent sous nous, et on comprend mieux que les cannes à pêches risquent de partir avec eux si les pêcheurs étourdis se sont mis au milieu du pont. 

Au XVIIe siècle, un homme se serait élancé du haut de la tour Galata avec des ailes qu'il s'était lui-même construit, et aurait atterri sur l'autre rive du Bosphore, à moins que ça n'ait été simplement de l'autre côté de la Corne d'Or ; dans tous les cas, c'est déjà pas mal qu'il ait atterri quelque part au lieu de s'écraser !  

Les kurdes représentent 20% de la population en Turquie et pourtant, depuis la naissance de la république kémaliste le 29 octobre 1923 (voir plus loin), les gouvernements successifs menacent la minorité kurde par le déni de son existence, l'interdiction de sa langue et surtout les répressions permanentes par l’armée turque comme celle qui sévit actuellement dans le sud-est du pays, où les civils tués sont forcément des "terroristes" (au moins en puissance).

 

Nous avons d'ailleurs rencontré plusieurs jeunes kurdes ayant fuit cette région dévastée pour rejoindre Istanbul. 

Depuis notre entrée en Turquie, on se régale chaque jour : salé, sucré, avec ou sans viande, il y en a pour tous les goûts. Heureusement qu'on pédale, sinon on aurait déjà ajouté notre poids en baklava sur les vélos !

Dans la petite Hagia Sophia (Küçük Ayasofya), on a l'impression de se retirer du monde quelques minutes pour se plonger dans le bleu de ses tapis et la douce lumière de ses fenêtres. 

L'immense mosquée de Sultanahmet, ou Mosquée Bleue, dont les six minarets qui concurrençaient la grande mosquée de La Mecque ont conduit cette dernière à s'en ajouter un septième.

Nous nous étions donné rendez-vous avec Ramadan, que nous avions rencontré à Brod au Kosovo, dans son restaurant, Picnic Köfte, qui a pignon sur rue dans la grande rue Istiklal près de la place Taksim. A plusieurs reprises, nous le manquons, mais nous tombons sur son sympathique et généreux cousin Raif, co-gérant à ses côtés depuis quelques années. Il y a certes eu un attentat suicide à quelques tours de roue de son resto en mars, faisant plusieurs victimes, mais Raif regrette l'impact du terrorisme sur le tourisme, un secteur qui a été durement touchée cette année en Turquie. Certains commerçants se seraient même plaint qu'il n'y a plus que des touristes arabes qui viennent en Turquie désormais. En tout cas, nous, avec ce qu'on voit dans les vitrines, on pense plus sarmale loukoum que salaam aleykoum !

Les "Arabes" en Turquie ne sont pas tous là en touristes. Comme Erdoğan ne manque pas de le rappeler à l'UE quand un début de critique est amorcé contre ses lois "antiterroristes", la Turquie accueille (/ bloque) un grand nombre de réfugiés, notamment syriens. Depuis l'accord du mois de mars entre l'UE et la Turquie, celle-ci a accepté que les réfugiés arrivés en Grèce soient renvoyés en Turquie, en échange d'une aide financière et d'une promesse de facilitation de l'accès aux visas des Turcs. Dans cet transition qui dure pour beaucoup de réfugiés, coincés dans cet entre-deux, la musique du pays peut être un refuge réconfortant...

De Taksim à Istiklal, la grande rue commerçante de la ville, nous découvrons à chaque passage (dans les deux sens du terme) musiciens de rue, glaciers magiciens (leurs cornets disparaissent et réapparaissent comme des cartes, un spectacle à ne pas rater), transsexuelles prostitué.e.s aux fenêtres ou encore vendeurs de livres d'occasion sur la place Taksim.

 

Par contre, les traces des résistants du mouvement Gezi ont disparus et les héros des médias pro-gouvernementaux (c'est-à-dire tous les médias, car ceux d'opposition sont fermés les uns après les autres) sont désormais les "martyrs" descendus et tués dans la rue pour sauver le régime du président Erdoğan.

 

Un soir, Coskun recoit un SMS de son frangin qui lui rappelle qu’aujourd’hui, c'est son anniversaire. C'est l'occasion d'un combo cay / gâteau, où l'on apprendra par Rosen que le joyeux anniversaire traditionnel bulgare ressemble à un chant grégorien ! 

 

Rosen habite dans "la rue des petits-dèjs" d'Istanbul : en effet, les cafés sont aussi bondés le matin que le soir durant le weekend, car ils proposent des petit déjeuners turcs pour lesquels les clients n'hésitent pas à faire la queue dans la rue en attendant que des tables se libèrent. C'est là qu'on retrouve Gizem, une amie d'Elena du Balkan Youth Festival, et on se régale.

 

On traverse le Bosphore avec elle et posons pied pour la première fois du voyage en Asie, à Kadıköy.

 

Le 29 octobre est un grand jour pour les Turcs : c'est la fête de la République, proclamée en 1923 par le grand héros du pays, Mustafa Kemal Atatürk. Autant on a parfois entendu quelques critiques du président actuel, autant Atatürk semble faire l'unanimité totale, peu importe les couleurs politiques. Ses photos sont au moins aussi présentes que les drapeaux, du jeune soldat des batailles du détroit de Çanakkale pendant la Première Guerre Mondiale à l'homme politique mort non pas en 1938, mais en 193∞ (du signe de l'infini), comme on le voit souvent.

 

Partout dans les rues, des drapeaux turcs flottent au vent et des fanfares se préparent. 

 

On se balade dans les rues animées de Kadıköy, et passons devant un autre des trois clubs de foot les plus connus de Turquie : Fenerbahçe. Entre eux, Galatasaray et Beşiktaş, la guerre fait rage, et leur union sacrée dans le parc de Gezi était un symbole d'autant plus marquant.

 

Dans le quartier de Maltepe, côté asiatique (ou anatolien), on tombe sur une grande fête à l'occasion de la journée de la République. D'alléchantes odeurs émanent des nombreux stands de nourriture traditionnelle un peu partout, sur fond de musique turque (en sons ici et ), entre les stands de gravure sur verre et ceux de confection de "pişmaniye". On découvre ce dessert sucré qui fond dans la bouche (en images et son ci-dessous).

Pour passer d'une pâte de caramel au "pişmaniye", une sorte de barbe à papa très filandreuse, il faut une bonne dose de muscle et de patience... En son ici !

Démonstration de gravure sur verre (en son ici)

Bella cay, bella cay, bella cay, cay, cay

 

On a la chance de retrouver Tristan le baroudeur à Istanbul, et de faire la connaissance de Selin, dont le français nous laisse pantois : tous deux sont presque aussi turcs que français, ils se sont bien trouvés ! 

 

On passe ensemble une belle soirée côté européen, où on découvre notamment deux desserts délicieux... au fromage et au blanc de poulet

 

Avant de reprendre la route vers le sud, toujours le sud, le long de la côte égéenne puis méditerranéenne, nous passons une dernière journée sans nos bicyclettes sur la plus grande "île des Princes" : Büyükada.  

 

Un p'tit tour en bateau à travers la mer de Marmara et nous accostons sur ce bout de terre qui a vu à la fin de l'époque ottomane de riches familles juives, grecques, turques ou arméniennes venir s'installer et où les véhicules motorisés, à l'exception des véhicules de service, sont interdits.

 

C'est l'occasion pour nous d'enfourcher à nouveau des vélos, de location cette fois, aux côtés des fiacres transportant d'impotents touristes. Les carrioles à cheval sont tantôt un moyen de traction dénigré quand il est utilisé par les pauvres dans les campagnes (souvent Roms dans les Balkans), tantôt une attraction à l'allure folklorique d'un luxe d'antan dans certains lieux touristiques, comme les îles des Princes.

On continue notre voyage à la suite des oiseaux migrateurs, vers le sud, en prenant un bateau qui nous emmènera de l'autre côté de la mer de Marmara, du côté de Bursa... La suite au prochain épisode !

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Commentaires : 6
  • #1

    Pat (mardi, 06 décembre 2016 23:20)

    Superbes photos encore, vous nous faites rêver. Mersi bras. Combien de Kms parcourus ?

  • #2

    catherine (samedi, 10 décembre 2016 10:29)

    Merci encore pour ce beau reportage sue cette magnifique ville d'Istanbul
    Contente pour vous de l'accueil chaleureux que vous font les turcs...
    bisessss
    catherine

  • #3

    Romain LB (dimanche, 11 décembre 2016 08:06)

    Yo daddy, dis moi que tout est OK pour vous à Istanbul. Shoot un message stp

  • #4

    Elena et Gaetan (dimanche, 11 décembre 2016 16:56)

    Tout va bien pour nous, on est loin d'İstanbul, dans le sud de la Turquie (on a pas mal de retard dans l'ecriture du blog). Pas d'inquietude ! On devrait arriver en Grece d'ici une ou deux semaines.

    Et pour Pat, on a passe les 11 000 km aujourd'hui !

  • #5

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