Gruissan - Vaux-sur-Mer : de la Méditerranée à l'Atlantique

Adéu Catalunya, benvengut Occitània !

 

C'est parti pour le canal du Midi, qui nous fera traverser la France de la Méditerranée à l'Atlantique, avant de suivre d'autres pistes cyclables, comme la Vélodyssée, la Vélo Francette et la Loire à vélo (à suivre dans le prochain épisode). Cet itinéraire tout en zigzags nous permet d'éviter non seulement le Massif Central, encore frisquet en cette fin d'hiver, mais aussi le traffic, et de traverser certains des plus grands terroirs de France. Mais surtout, c'est l'occasion de faire la tournée des ami.e.s, qui commencent à beaucoup nous manquer !

Au nord de Perpignan, on passe près du camp de Rivesaltes, le "Drancy de la zone libre" où furent emprisonnésd'abord les Espagnols opposés à Franco puis de nombreuses personnes (Juifs, Tsiganes, opposants politiques...) pendant la Seconde Guerre mondiale. Malheureusement, l'histoire du camp ne s'arrête pas à la Libération. Ce sont ensuite des prisonniers de guerre puis des partisans de l'indépendance algérienne qui y furent enfermés. Le camp se transforma ensuite en camp de transit et de reclassement accueillant des Harkis (Algériens anti-indépendantistes) et des familles de militaires vivant dans les anciennes colonies français. Dans la dernière partie de son histoire, il devint un camp militaire, puis un centre de rétention administrative, de 1986 à 2007. Il n'a pas fermé depuis, seulement déménagé. Un jour peut-être, on se recueillera sur des stèles comme celle ci-dessous (à droite) et on se souviendra de ces centres pour migrants comme d'un autre des chapitres honteux de l'Histoire qu'on sera contents d'avoir enfin refermés...

"Tsigane

Toi qui ne connais ni frontières ni chaînes,

Dont la liberté coule dans les veines, 

La folie des hommes, la folie hitlérienne

Ici t'ont enfermé aux portes de la haine. 

Toi qui passes, prie, que cela jamais ne revienne.

Dis-le, crie-le au monde, afin qu'il s'en souvienne."

 

"Ici, de janvier 1985 à décembre 2007, se trouvait un centre de rétention où ont été enfermés des milliers de femmes et d'hommes dont le seul tort était d'être étrangers considérés comme étant en situation irrégulière.

"Tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droits"

Art. 1 de la déclaration des droits de l'homme"

 


Le canal de la Robine, avec le canal de Jonction, relie la Méditerranée et Narbonne au canal du Midi. Une étroite piste court sur des kilomètres le long du canal, entre les étangs et la mer.  Nous filons contre le vent mais seuls avec le soleil couchant à travers la reserve naturelle de l'île Sainte Lucie. Le paysage est magnifique.

 

Un peu avant Narbonne, on est reçus chez Thibault, dans l'annexe d'un château en bord de canal. Œnologue, il cherche une parcelle dans le coin, pour se lancer dans la fabrication d'un bon p'tit "vin des copains".

 

Ce soir, deux Couchsurfeuses se joignent à nous trois pour la soirée.  Autour d'un délicieux wok, on fait la connaissance de Carilone, qui a vécu plusieurs années sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et cherche aussi des terres dans le coin pour continuer de vivre dans la nature en petite communauté autogérée.

 

Sa copine Alma est chercheuse et travaille sur la phytoremédiation, c'est-à-dire la dépollution naturelle des sols par l'action des plantes (par absorption des métaux toxiques), qu'elle étudie sur des sites industriels le long des Calanques de Marseille. Bref, que de sujets qui attisent notre curiosité jusque tard dans la nuit...

 

Les références à la révolte des vignerons du Languedoc de 1907 - ou "révolte des Gueux du Midi" - sont nombreuses à Narbonne. Au début du siècle dernier, des récoltes excédentaires, la chute des cours du vin et surtout les vins fabriqués (des "vins de sucre", fabriqués sans raisins, à base de sucre de betterave, ou des vins dont les moûts sont allongés avec de l'eau) plongent les vignerons du Midi dans la misère, le pinard étant devenu moins cher que l'eau ! La colère gronde et des dizaines, voire parfois des centaines de milliers de personnes se réunissent chaque semaine à Perpignan, Béziers, Narbonne... Un ultimatum est lancé au gouvernement pour passer une loi contre la fraude au sucre. L'ultimatum passé, de nombreuses mairies du Sud "démissionnent", hissent le drapeau noir et la désobéissance civile est déclarée. Clémenceau mobilise l'armée qui tire sur les manifestant.e.s, puis certaines compagnies de soldats se mutinent. Narbonne est en état de siège. A grands renforts de soldats, l'insurrection est matée dans le sang. Mais la révolte n'aura pas été vaine. Des lois seront finalement passées contre la fraude au vin. C'est donc grâce à ces vignerons que le vin qu'on boit est assuré de ne provenir que du raisin, et de rien d'autre...

 

De son vinaigre, Laurent, un copain d'Elena, en parle comme on parlerait de vin : robe, jambe, parfums, arômes, attaque, longueur en bouche, rondeur... Il y a quelques années, Laurent a quitté son boulot parisien pour revenir dans la région où il a grandi et se consacrer corps et âme à la fabrication du vinaigre. Laurent mise sur la redécouverte du goût que peut avoir le vinaigre artisanal, si différent des vinaigres industriels faits en 24h. Les siens mûrissent des mois, voire des années en fûts de chêne et il a déjà conquis les assiettes de plusieurs chefs. Si on vous a mis l'eau à la bouche, allez faire un tour sur son site (et s'il n'y a pas de point de vente près de chez vous, commandez !). Dans l'atelier Granhota à Coursan, les clients défilent, mais aussi la famille, les voisins : l'accent chante, ça sourit, c'est vivant. C'est chouette de voir Laurent complètement dans son élément.

La table de dégustation de vinaigres au poivre du Cambodge ou de Madagascar, à la framboise, au safran, au thym...

 

Le premier village qu'on croise sur le canal du Midi, c'est Le Somail. L'office de tourisme fait office de musée interactif racontant l'histoire de la construction de ce fameux "canal des deux mers" (les mers "océane et méditerranéenne"), une prouesse d'ingénierie construit sous Louis XIV, et de cette ville étape où les membres des navettes fluviales passaient la nuit. On a même droit à une présentation d'une voyageuse anglaise du XVIIIe (qui a vraiment existé et a tenu un journal), venue jusqu'à nous... sous forme d'hologramme (et oui, il n'y a pas que Mélenchon) : à ne pas rater !

 

Juste à côté, dans une maison qui ne paye pas de mine de l’extérieur, se trouve un trésor : "le Trouve Tout". Créée en 1960, cette magnifique librairie boisée, construite dans une ancienne cave,  regorge de plus de 50 000 livres d'occasions. Des petites mains bénévoles s'activent dans tous les sens pour organiser cet océan de mots et d'histoires, dans lequel on plonge avec plaisir. Heureusement qu'il n'y a plus beaucoup de place de nos sacoches, sinon on porterait des kilos de pages avec nous.

 

Bivouac près des vignes au repos

 

Nina et Hugo nous accueillent à Castelnaudary. Ils prévoient de partir bientôt à leur tour en voyage en tandem. Mais d'abord, ce sera la Bretagne cet été, on espère les y recroiser.

 

Des tas d'instruments couvrent les murs de leur belle maison. Tous deux sont de très bons musiciens (Nina doit d'ailleurs son prénom à Nina Simone, qu'elle admire autant que ses parents), on se régale à les écouter. On discute et on joue jusqu'à des heures avancées, et ça aurait pu encore durer si le sommeil n'était pas venu se rappeler à nous. 

En arrivant à Toulouse le long du canal, un jeune cycliste nous aborde pour en savoir plus sur notre voyage. On en profite pour lui faire part du problème mécanique du vélo d'Elena, toujours pas réglé, et ni une ni deux, nous voilà à la Maison du Vélo, un atelier de réparation participatif comme la Cyclofficine où on allait à Paris. Malgré le sourire et les tentatives de tous ces cyclistes, il faudra se résoudre à acheter une nouvelle roue le lendemain. Après près de 15 000 km de bons et loyaux services, on lui doit bien ça, au vélo d'Elena. 

 

On rejoint notre amie Laure, puis Kevin, l'ancien colocataire d'Elena à Sofia, qui nous héberge pour le week end. Le voilà ci-contre à la clarinette, avec l'un de ses groupes, les Ragg Moppers, qui font swinguer les rues de Toulouse

 

 L'Occitan est bien présent dans les rues de Toulouse.

 

Le samedi  à Toulouse, c'est un peu une soirée poupées russes : cinq soirées se superposent l'une après l'autre.

 

On commence par un petit apéro des familles dans la chaleureuse demeure de Laure aux côté de trois de ses amies. Puis, après un concert de musique "do braziiil" dans une salle un peu hype,  on tombe  au hasard d'une rue sur la "Maison Blanche", un café culturel associatif qui fête son anniversaire. Pour ses cinq ans, c'est un symbole de la ville qui fait vibrer les murs de ce petit troquet militant : Mouss et Hakim de Zebda et Rachid Benallaoua, qui ont travaillé ensemble pour le projet musical "Origines contrôlées". On sort ensuite se remettre de nos émotions au bar anarchiste "le Communard" avant de finir tard dans la nuit dans le bien nommé bar de "La dernière chance" aux côtés des derniers noctambules de la ville rose ([rauze]).

 

Le dimanche, on retrouve Laure pour un loto dans une ancienne chapelle occupée depuis 1993 et qui, sous la houlette du collectif "l'atelier idéal", est un lieu d'expérimentation sociale. Aujourd'hui, c'est donc un loto qui est organisé pour financer l'asso "le camion douche" qui vient en aide aux sans abris en leur proposant des douches mobiles. 

 

Munis de nos carton et de nos grains de maïs, on tend l'oreille dans le joyeux brouhaha inter-générationnel pour entendre les numéros qui sortent. Dans un silence religieux, l'animateur du loto confirme que le dernier "carton plein" de la soirée est pour... Gaëtan

 

Ce beau week-end toulousain se finit donc en feu d'artifice avec notamment comme cadeaux du foie gras, des places de ciné (on ira voir "Les derniers parisiens" le soir même), une vidéo de photos de vacances (ils vont rigoler avec nos milliers photos de voyages), un grattoir à neige pour voiture (!), et on en passe !

   

Entre Toulouse et Agen, un petit bivouac au bord du canal du midi, à l'abri de la pluie, du vent. Comme dirait Baloo, il en faut peu pour être heureux !

 

Près d'Agen, on fait étape chez Davy et Carla après une journée de pluie et de vent, de celles dont on ne voit pas le bout. Leur chiot est excité d'avoir de la visite et chaque fois qu'ils le rappellent à l'ordre en l'appelant  - "Mambo !" - on a l'impression qu'ils vont entamer quelques pas de danse...

 

Après Agen, la motivation de retrouver les potos Didou, Camille et leur petite Laïa à Libourne nous donne des ailes pour une étape de 130 bornes le long du canal du Midi puis à travers le terroir bordelais. On sait qu'on pourra reprendre des forces quelques jours chez eux, car la relax attitude est de mise dans le Libournais. On a de la chance, car on tombe sur la période où nos amis sont à la maison ; eux aussi ont quitté la vie sédentaire pour vivre en camion et travailler en woofing. Ils repartiront bientôt sur les routes. 

 

Après avoir manqué de peu l'entrée au stade à Istanbul, Athènes ou Naples, c'est au stade de Libourne que Gaëtan finit par entrer avec les copains girondins pour supporter en coupe de France le Petit Poucet bergeracois contre l'ogre lillois.  

 

Le mauvais temps est de retour, mais on sait qu'on aura des toits ces prochaines nuits.

 

On arrive chez Jean-Jacques, ou plutôt "J-J", au nord de Blaye. Sa tchatche et sa gouaille sont aussi entraînantes que ses foulées, qui l'emmènent régulièrement courir des marathons sur tous les continents. J-J est fou de sports. Avec sa copine, il a récemment parcouru en tandem l'Eurovélo 6, qui longe le Danube, le Rhin et la Loire de la Roumanie à la France... en un mois, avec des moyennes à plus de 130 km par jour (soit notre "record" du voyage).

 

Dans ce petit village très tranquille, J-J, quand il ne travaille pas, construit sa maison patiemment (elle est déjà bien avancée) et court, nage ou pédale pour s'entraîner aux duathlons, triathlons, Ironman, décathlons et / ou marathons du weekend. Il nous accompagne sur quelques kilomètres puis on poursuit notre route jusqu'à Royan.

 

La côte est magnifique dans cette partie de la Charente-Maritime. Le village de Talmont-sur-Gironde et les falaises de Merschers-sur-Gironde (ci-dessus) nous impressionnent particulièrement. 

 

On découvre les "carrelets", ces filets de pêche carrés qui font la fierté de la région. Ils sont suspendus à des cabanes sur pilotis dont on se demande comment elles résistent aux assauts des vagues et du vent. 

 

C'est à Royan qu'on arrive enfin au bord de l'Atlantique, après avoir suivi la Dordogne puis l'estuaire de la Gironde depuis Libourne.

 

On est accueillis par un couple de retraités fantastiques : Louis et Jeanine. On devait passer seulement une nuit chez eux, mais on a eu le plaisir de profiter de leur compagnie une journée de plus, car une violente tempête (la tempête Zeus) nous a contraint à ne pas remonter en selle : les rafales atteignaient sur la côte plus de 120 km/h, avec des moyennes à 80 km/h. Il fallait lutter pour marcher lors de notre promenade au bord de mer (ci-contre). 

 

Louis et Jeanine sont des cyclistes voyageurs chevronnés. Ils sont partis en tandem avec leurs deux premières filles de 2 et 4 ans au début des années 1980, quand peu de gens alors s'étaient lancés dans ce genre d'aventures et que les blogs n'existaient pas encore pour s'informer, lire des témoignages, se préparer. Ils voyagent encore quelques semaines ou quelques mois tous les ans. 

 

Ils ont eux-même presque tout construit dans leur jolie maisonnette. Tout est pensé de manière écologique, du circuit de l'eau à l'électricité, en passant par les toilettes sèches ou le jardin en permaculture. Mais leur engagement ne s'arrête pas aux portes du jardin : juste devant, des légumes poussent dans un bac et les passants sont invités à s'en occuper ou à en prendre. Au-delà, ils sont aussi actifs dans de nombreux réseaux : les Systèmes d'Echanges Locaux (ou SEL, réseaux d'échange de biens et de services sans échange d'argent), la Nef (coopérative financière, bientôt une banque pour les particuliers, gérée de façon coopérative et démocratique et orientant ses crédits vers des projets éthiques), Terre de Liens (un mouvement qui achète des terres agricoles grâce aux épargnes des membres puis aide des paysans "engagés  dans une agriculture de proximité, biologique et à taille humaine" à s'installer), le mouvement des Colibris... On aurait presque aimé que la tempête se poursuive quelques jours pour continuer à discuter de tous ces sujets passionnants !

 

 Les Incroyables Comestibles, c'est un mouvement citoyen qui cherche à reconnecter les gens entre eux, promouvoir l'agriculture urbaine participative et agir pour l'autosuffisance alimentaire pour tou.te.s. Les aliments poussent dans l'espace public et chacun.e peut venir planter, entretenir ou / et récolter la nourriture.

 

Le vent a beau souffler comme le loup du conte, la belle maison de paille, de bois et de brique n'est pas près de s'envoler !

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