Brindisi - Naples: Du talon de la botte à la côte amalfitaine

En une nuit de bateau, nous sommes de retour en Italie : c'était le deuxième pays du voyage après la France, en mai, et ce sera l'avant-dernier avant le retour au bercail... 

 

On arrive à Brindisi, dans les Pouilles, dans le talon de la botte italienne. C'est là aussi que sont arrivés les premiers bateaux d'Albanais au début des années 1990, quand le régime d'Enver Hodzha est tombé. Dans notre ferry, à l'étage des "sans-cabine" (l'équivalent des "sans dents" mais en version nautique), on côtoie les Européens de l'Est (en particulier Bulgares et Roumains, détenteurs eux aussi du précieux passeport de l'UE qui permet de passer tant de frontières) et des migrants africains. C'est en Italie que leur présence se fait plus visible, car jusqu'ici, dans les Balkans, en Turquie ou en Grèce, on s'était étonnés de s'y peu en croiser. On sympathise à Brindisi avec Mustafa, un Sénégalais qui aurait du être linguiste si la vie en avait décidé autrement. Mais il a beau parler douze langues (dont le français, l'anglais, l'italien et l'arabe, puis plusieurs langues parlées au Sénégal), il doit vendre des petits bijoux de perles du pays pour survivre. Peut-être qu'il rentrera, il verra. 

 

On retrouve avec plaisir les petites villes italiennes, leurs rues pavées, le linge qui sèche entre les balcons, la langue chantante, et le beau temps !

De Brindisi, on peut aller partout !

 

On est accueillis pour une nuit chez Dario, mais on serait bien resté plus longtemps chez cet homme passionnant et passionné. Une question tout ce qu'il y a de plus banal entraîne des réponses sur des terrains insoupçonnés, de la mafia à l'histoire des saints locaux en passant par le jeu des échecs ou les migrations. Dario est non seulement très cultivé, mais il aime démonter les faux-semblants et démêler les faits des croyances, superstitions ou préjugés. 

 

La sortie de Brindisi est un méli-mélo de routes et on doit tourner en rond quelques fois avant de trouver la bonne direction. Mais les gens à qui l'on parle ont le sourire contagieux et s'y mettent à plusieurs pour qu'on arrive à bon port. 

 

Lecce est surnommé "la Florence du Sud". On découvre que c'est justifié. La moindre église ici ferait la fierté de toute une ville ailleurs. On tombe aussi par exemple sur un petit théâtre romain, qui ne figure même pas sur la carte de l'office de tourisme des lieux à voir, tellement il y en a. On passe de somptueux palais à des courettes entourées de maisons simples mais pleines de charmes, de la façade baroque d'une église aux ruines antiques, de châteaux aux ruelles étroites de la vieille ville. Partout, le jaune pâle de la "pierre de Lecce" assure l'unité de ton. 

 

On rejoint la côte à San Cataldo, qu'on suivra pour faire tout le tour des Pouilles. Des cabines sur la plage nous offrent un abri idéal pour la nuit, car on n'est jamais mieux bercés (ni doucement réveillés) que par le bruit des vagues sur le sable. L'hiver grec nous semble déjà loin !

Après Otranto (la ville la plus à l'Est de l'Italie, longtemps port pour l'Orient), on est charmés par les villas de Santa Cesarea Terme et leurs couleurs pastel.

Les plages laissent place à des falaises escarpées. On en vient à élaborer la théorie selon laquelle l'absence de plage permettrait peut-être de protéger les côtes des constructions bétonnées pour touristes, et en fin de compte de sauvegarder la région... 

 

De l'autre côté de la mer, au loin, on aperçoit des sommets enneigés : serait-ce l'île de Corfu ? Non, nous répond un local, c'est l'Albanie ! On s'en souvient, effectivement, des montagnes albanaises...

 

Au bord de la route, on passe de nombreux igloos de pierre, les "trulli" (ci-dessus). Ce sont de petites maisonnettes aux murs épais qui servaient autrefois d'habitations temporaires pour le bétail ou les paysans. Certains sont aujourd'hui dotés de tous le confort moderne à l'intérieur pour accueillir en particulier des touristes.

A Santa Maria di Leuca, le village le plus au sud du talon de la botte italienne, on croise un cycliste pas comme les autres : c'est le seul (et on en a croisé des dizaines en un weekend sur cette route) qui ne porte pas un bel équipement bicolore assorti à son vélo, mais qui est habillé normalement. Il nous rattrape peu après qu'on l'ait croisé, et nous demande si on n'est pas membres de Warmshowers (le site d'hébergement de cyclistes), puis nous propose de dormir chez lui. On fait donc la connaissance de Francesco, qui est (entre mille autres talents) clown. Il voyage beaucoup et revient tout juste d'un bout d'une marche pour les habitants d'Alep (de l'Allemagne à la Syrie), qu'il espère rejoindre après son prochain périple (d'un mois) en Amérique du Sud. 

 

On avait vu la frontière entre les mers Ionienne et Adriatique en Albanie, et on retrouve cette même frontière de ce côté-ci aussi à Santa Maria di Leuca. 

Sur le port de ce village du bout du monde, un obélisque a été apporté de Rome pour remercier le roi Victor-Emmanuel III et... Mussolini d'avoir fait amener l'eau courante à Santa Maria di Leuca.

Vue sur Santa Maria di Leuca

Pour une fois, le vent est avec nous pour remonter la côte est des Pouilles (d'ailleurs très plate), et il nous propulse jusqu'à Gallipoli - on apprend que ça veut dire "belle ville" en grec, et que c'est logique qu'il y ait autant de villes de la Grèce antique et des environs appelées ainsi (comme Gelibolu / Gallipoli devant Çanakkale) qu'il y a de Belleville en France (trois communes, un quartier de Paris et onze commune aux noms composés) ! La vieille ville de Gallipoli est une presqu'île, reliée à la ville moderne par un pont, et elle est très belle. Tout est fermé ou presque entre 13h et 16h30 pour la sieste (peut-être encore plus sacro-sainte que la messe), et on ne pourra pas visiter grand chose de plus que ses belles rues. 

 

Notre prochaine étape nous conduit jusqu'à Tarante (une ville jumelée à Brest !), "la ville des deux mers", qui tient son nom de la Grande Mer, la Méditerranée, et de la Petite Mer, qui ressemble à un lac que vient fermer la vieille ville de Tarante, sur une île reliée des deux côtés à la terre par des ponts, dont un pont dit "tournant" qui s'ouvre pour laisser passer les gros bateaux militaires. Un officier parfaitement francophone nous fait visiter le château fort, une zone militaire où ce sont aussi des soldats qui font les guides (les visites, d'une durée d'1h30, sont organisées tous les jours à horaires fixes, notamment à minuit et à 1h30 du mat - au cas où l'envie vous prenne en fin de soirée d'aller visiter le château de Tarente jusqu'à 3h...). 

 

La grande mer, celle qu'on va continuer de longer jusqu'à l'Espagne, c'est aussi le cimetière de beaucoup de migrants qui doivent emprunter des routes toujours plus dangereuses pour atteindre la "forteresse Europe", qui s'en lave bien les mains. 

 

La vieille ville de Tarante est une belle surprise : on s'attendait à y trouver de vieux bâtiments, certes beaux mais un peu morts, et voilà qu'on tombe sur le coeur populaire de la cité. On a l'impression de plonger dans un film italien des années 1950. Il y a des pêcheurs sur les quais, des jeunes dans les rues, des cris d'enfants par les fenêtres... Les ruelles tournent et se finissent parfois en impasses, ou bien en tunnel étroit débouchant sur d'autres ruelles, où on a envie de se perdre des heures. 

 

A Metaponto, on décide de ne pas se lancer dans la traversée des montagnes qui nous séparent de Naples, de l'autre côté, car on a beau être en Italie, les nuits en altitude et en janvier sont fraîches. On prendra donc le train pour retrouver la mer de l'autre côté : une première ! Autre première : on passe la nuit dans un grand gymnase abandonné, qui, d'après les affiches et prospectus qu'on y trouve, semble avoir connu plus de rencontres religieuses que de tournois sportifs lors de ses dernières années de "vie". On aurait aimé (pour la photo) monter la tente au milieu du terrain, mais le plafond ne nous inspire pas confiance : on trouve un petit coin où on peut dormir sans craindre que le ciel ne nous tombe sur la tête !

On descend à Salerno, le dernier arrêt avant Naples, car on ne voudrait pas rater la Costa Amalfitana, ou côte amalfitaine. Elle s'avèrera être l'une des routes les plus magnifiques de tout le voyage (c'est dire, car on en a vues, des routes splendides). 

 

Pendant une cinquantaine de kilomètres, la route étroite ondule le long d'une falaise escarpée, à une centaine de mètre au-dessus d'une mer aux reflets turquoises. On traverse des villages colorés, construits par étages, avec vis-à-vis impossibles vue la pente de la côte. 

La route est dangereuse, car les cyclistes (nombreux) la partagent avec des voitures et des camions, mais aussi car les vues sont si belles qu'on est souvent tentés de regarder ailleurs. Il n'y a pas beaucoup de possibilité de la quitter, comme on s'en rend vite compte quand on commence à chercher un endroit où dormir pour la nuit : dès qu'on essaie de monter ou de descendre un peu, on tombe vite sur des escaliers. Mais en portant nos sacoches puis nos vélos à la main, on trouve l'endroit idéal (ci-contre, avec pour vue la photo ci-dessus). Parfois, on refuserait même un bon lit confortable pour ce genre de terrains de camping !

La plage, seul espace assez plat pour un terrain de foot... 

Un des nombreux tous petits villages niché au creux des falaises de la Costa Amalfitana

Cette route incroyable a non seulement du être une gageure d'ingénierie lors de sa construction, mais le boulot n'est pas fini : son entretien (c'est-à-dire aussi l'entretien de ce qu'il y a au-dessus et en dessous de la route) reste un sacré défi...

 

Où les voyageurs lents sont récompensés par la route...

 

Au bord du chemin, on remarque souvent des villages miniatures, sculptés dans le rocher et utilisant ses formes naturelles, comme les villages réels sur cette côte. De minuscules personnages (un peu comme les travailleurs de l'extrême ci-dessus) s'activent d'une maison à l'autre, à l'église, à la rivière, un verre ou un bébé à la main. Les conducteurs, eux, passent en trombe sans voir ces petites merveilles. Un peu plus loin, il y a un deuxième village, puis un troisième, un quatrième... On ne se lasse pas d'observer tous les détails. Certains villages sont même illuminés par de petites lanternes, les roues d'un moulin tournent, l'eau d'une fontaine coule. Tout s'éclairera à Naples, car on y apprendra que c'est la capitale des santons. Les artistes napolitains ont du trouver de l'inspiration dans ses villages de la Costa Amalfitana, qui ont l'air d'être des miniatures eux aussi quand on les découvre pour la première fois au détour d'un virage de la route.

On croirait presque que de mini-tunnels relient ces pont entre eux à l'intérieur du rocher.

"La Conversazione", une oeuvre... aérienne

(le câble à l'arrière est un fil électrique au fond, rien à voir avec la sculpture)

La route de la Costa Amalfitana

Village de la Costa Amalfitana

Plus près de Naples, sous l'ombre toujours menaçante du Vésuve, la ville de Pompéi s'étire autour du site romain. On imaginait un peu Pompéi perdu au milieu de la campagne, mais il y a aussi une ville moderne, des habitants et des commerces. La ville antique, elle, a longtemps hiberné sous son manteau de cendres et de lapilli, pour s'éveiller doucement à partir du XVIe siècle, quand les premières recherches archéologiques ont exhumé la ville au destin tragique mondialement connu. Après quelques séismes avant-coureurs, tout s'arrête pour Pompei en un jour, en 79 (les historiens s'interrogent sur la date exacte), quand l'éruption du Vésuve recouvre non seulement toute la ville, mais aussi d'autres villes alentours, comme Herculaneum. Quinze siècles plus tard, les archéologues ont redécouvert Pompéi, ses maisons, commerces, théâtres, thermes, bâtiments publics, et surtout ceux et celles de ses habitant.e.s n'ayant pas pu fuir à temps.

Les moulages des victimes de l'éruption furent réalisés au XIXe siècle, en versant du plâtre liquide dans les espaces vides laissés par les corps de personnes ou d'animaux (on voit par exemple un chien contorsionné, une chaîne au cou).

 

La ville de Pompei était si grande qu'on peut facilement si perdre et qu'il faudrait des jours pour tout voir. Dans un musée à l'entrée, une animation est projetée sur les quatre murs d'une pièce pour "vivre" en accéléré la dernière journée de Pompéi sur la place centrale, le Forum. La visite est passionnante. On traverse les siècles avec l'expo sur le film Pink Floyd: Live At Pompeii (que vous pouvez écoutez ici), tourné dans le grand amphithéâtre où se déroulaient les combats de gladiateurs, sans aucun spectateur.


Ci-dessus, les premières "publicités" murales, dans la rue principale à gauche et, dans un autre genre, au lupanar (la maison close) à droite.

Après ce petit voyage dans le temps, on retrouve le XXIe siècle avec Naples, une ville qui bouillonne de vie dans toutes les directions. Pauline, une amie française qui y vit, nous accueille dans sa coloc, au fond d'une ruelle protégée par des escaliers des scooters qui font la loi dans la jungle urbaine. 

 

Naples cumule les titres : c'est la ville des santons, la ville de la Camorra, mais c'est surtout la ville des pizzas ! On ne compte plus les pizzérias affichant la photo de Bill Clinton mangeant chez eux (on dirait qu'il les a toutes faites) ou leurs diplômes de meilleur pizzaïolo du monde. Certaines ont tellement de succès que les clients s'inscrivent sur une liste d'attente, vont boire un verre, puis reviennent quand leur nom et numéro sont appelés au haut-parleur dans la rue (en son ici). 

On dirait qu'il y a mille villes dans Naples. D'un quartier à l'autre, on change complètement d'ambiance, passant des rues étroites couvertes de graffs magnifiques aux immeubles huppés du bord de mer, en passant par les mélanges de cultures de la gare et les petits marchés locaux où ça crie dans tous les sens.

 

Au détour de nos balades dans la ville, on croise plusieurs Sénégalais, dont un avec qui on avait discuté quelques jours plus tôt à Lecce, dans les Pouilles ! Puis un Jamaïcain (ci-contre) se lance dans un freestyle endiablé pour le dictaphone de Gaetan aux aguets !

 

Pauline nous fait découvrir l'ex OPG, une ancienne prison pour détenus enfermés ici pour leurs problèmes psychiatriques ("hôpital psychiatrique judiciaire"), transformée en centre social autogéré ("Je so pazzo", "je suis fou"), où elle enseigne l'italien à des migrants francophones. Les cellules ont été laissées en état, pour la mémoire, mais sinon, c'est tout le contraire d'une prison : les portes sont grandes ouvertes. Le centre propose gratuitement à ceux et celles qui le souhaitent un service d'aide juridique (en particulier sur les conditions de travail et travail au noir), des cours d'italien, une crèche autogérée par les parents, des stages de "théâtre populaire", et un soutien à différentes luttes...

L'artiste BLU a redécoré les murs de l'ancienne prison psychiatrique. C'est aussi ça, le centre social "Je so pazzo" : briser des chaînes, arracher des camisoles, se révolter et s'émanciper.

Maradona. C'est un dieu vivant à Naples.

Adulé partout dans la ville comme l'un des saints locaux, les Napolitains préféraient même encourager son pays natal, l'Argentine, contre la sélection italienne. Il est présent partout dans les cafés, commerces, rues  sous forme de posters, bibelots ou graffiti.

 

On le voit ci-dessus aux côtés du Ché dans l'ancienne cour intérieure de la prison OPG, qui a bien changé, mais dont le lugubre passé se rappelle à nous par la tour de contrôle au fond, et des grillages sur le côté.

 

Si toutes les prisons pouvaient devenir des centres sociaux, et toutes leurs cours de promenade devenir des stades de foot...

 

Mais on doit quitter ce lieu merveilleux pour filer vers le port : le bateau pour la Sardaigne va partir ! Cap vers l'Ouest !

 

 

 

 


"Tout en lui était vieux, sauf son regard, qui était gai et brave et qui avait la couleur de la mer."

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Commentaires : 2
  • #1

    marie france (lundi, 06 mars 2017 04:46)

    Merci pour la photo (la discussione)

    A bientôt

    MFS

  • #2

    catherine (lundi, 13 mars 2017 21:28)

    magnifique !