Istanbul - Izmir : de la mer de Marmara à la mer Egée

Notre billet pour traverser la mer de Marmara indique Istanbul - Bursa. Mais au port de Mudanya, contrairement aux nombreux passagers poursuivant le trajet, nous reprenons les vélos et ne montons pas dans le bus. Nous pédalerons seulement le lendemain "yavaş yavaş" (tranquillement, tranquillement) jusqu'à l'ancienne capitale de l'empire ottoman.

 

Apres nous avoir offert toast et ayran (promue "boisson nationale" par Erdoğan), le gérant du cyber-café  où nous nous trouvons nous suggère de mettre notre tente près de la mosquée surplombant la côte un peu plus loin. L'imam nous propose même quelques heures plus tard de dormir à l'intérieur.

 

Ce premier jour au sortir d'Istanbul illustre bien les élans de générosité qui nous accompagnerons chaque jour tout au long de notre route en Turquie.

 

Le lendemain d'ailleurs, les ouvriers d'à côté ne manquent pas de nous offrir un petit çay (thé), et il ne passera presque pas un jour sans en boire, même si on reste bien en deçà des moyennes turques, qui tournent à 10-15 çay par jour ! 

 

Avec notre habitude des petits pays balkaniques et après la mégalopole Istanbul, nous pensions rentrer dans Bursa comme dans un moulin. Et bien, les Don Quichotte à vélo se feront bien malmener par le trafic de cette ville de 2 millions d'habitants. Entre les villes turques et celles de la Macédoine ou de la Bulgarie, il faut changer d'échelle... mais pas d'heure : Erdoğan a décrété que cette année, la Turquie ne passerait pas à l'heure d'hiver. Une nouvelle manière de s'éloigner de l'Europe et de se rapprocher des pays de la péninsule arabique ? 

  

Le Mausolée Vert à Bursa nous en met plein la vue, et même si les tuiles déclinent toutes les nuances du vert au bleu roi en passant par le turquoise (qui vient d'ailleurs de Turquie), ce n'est pas forcément le vert qui ressort le plus. Les Turcs n'auraient-ils pas, comme les Bretons avec "glaz", un seul mot qui signifie à la fois bleu et vert ?

 

Les tuiles d'Iznic ont fait le tour de monde dès le XVIe siècle. 

 

La marquetterie de la porte du Mausolée Vert, où repose le sultan ottoman Mehmed I.

 

La Mosquée Verte

 

Arrivés au centre ville de Bursa commence pour nous la dégustation du fameux Iskender kebab dans le restaurant de son inventeur : un kebab en mode resto gastronomique, un délice.

 

Puis l'on continue par la visite de grandioses monuments : la mosquée verte et le mausolée vert, l'immense bazar  et son caravansérail qui abrite notamment des étalages de soie qui ont fait la richesse de la ville depuis des siècles, et enfin, la Grande Mosquée de Bursa, la mosquée Ulu. L'histoire raconte que le sultan Seldjoukide souhaitait construire dans la ville 20 mosquées pour remercier Allah d'une victoire militaire, mais réflexion (et comptes !) faite, il se contenta d'une seule mosquée à 20 dômes ! 

 

Chose rare, la fontaine aux ablutions de la Grande Mosquée se trouve à l'intérieur.

 

Quelques unes des vingt coupoles de la Grande Mosquée de Bursa

 

Apres avoir dormi à côté d'une mosquée à Mudanya, c'est à l'intérieur (dans une pièce adjacente à la salle principale) que l'imam d'un petit village nous invite à passer la nuit. Réchauffés par sa générosité (et par un petit radiateur qu'il nous a apporté), on est comblé par un plateau repas et une interminable théière de çay. Où qu'on passe, l'accueil incroyable des Turc.que.s nous laisse baba...

 

La route est large, assez monotone dans cette région du pays, jusqu’à la l'immense presqu’île d'Erdek, qui se trouve trouve à quelques tours de roues de nous quand la jante de celle du vélo de Gaetan se fend. Impossible de continuer à rouler, ça pourrait être dangereux, les rayons commencent à casser les uns après les autres. 

 

Ce sera l'occasion pour Elena de passer l'après-midi avec les sympathiques employés de la station service PO, jamais en manque de çay, et pour Gaetan, une roue sous le bras, de rendre visite à un vieux vélociste, dont la patience et le sourire ne peuvent malheureusement rien quand le matos manque à l'appel.

 

 

Nous qui ne pensions ne pas nous arrêter à Bandırma, nous voilà à y passer quelques jours, le temps de changer la roue de Gaetan : une pause un peu malgré nous, mais qui s'avère finalement très sympa. C'est là qu'on rencontre Sefa, qui nous accueille chez lui le temps qu'on fasse quelques aller-retours dans la grande ville la plus proche pour régler cette histoire de roue. 

 

On découvre avec lui et ses amies le "café Efe", une spécialité excellente des cafés Osmanlı (ci-contre), un café traditionnel turc dont le secret du goût si particulier réside dans l'ajout d'ingrédients à base de plantes dont nous n'avons jamais entendu parler, comme le micocoulier (on aura appris un nouveau mot en français) ! 

 

On n'a pas eu l'occasion de voir de match au stade de Beşiktaş à Istanbul (les billets se vendent d'ailleurs à des prix astronomiques), et on ne veut pas rater le match du samedi soir, retransmis dans un petit bar au bord de la mer de Marmara. Les supporteurs de Beşiktaş sont à la hauteur de leur réputation : voici l'ambiance avant un pénalty pour vous faire partager la bande son de cette soirée. 

Comme partout, presque toute la salle est masculine, mais chose plus rare devant les matchs de foot, on ne boit que du çay (ou quelques rares sodas), ce qui n'empêche pas forcément les esprits de s'échauffer... 


Le foot est partout, même là où on s'y attend le moins... 

Une fois le vélo de Gaetan "remis sur roues", on repart vers Biga, où nous attend Burak, l'un des hôtes les plus gentils et généreux qu'on ait rencontrés, dont les talents culinaires font la joie de nos papilles. 

 

Il nous fait découvrir un bel échantillon de musique turque, dont la belle chanson d'Aşık Veysel, "Uzun ince bir yoldayım". On l'avait déjà croisée ailleurs, et sa mélodie envoûtante nous convainc d'apprendre à la jouer, d'autant plus qu'on se reconnaît bien dans le texte (surtout en remplaçant "marcher" par "rouler") : "je marche sur une route longue et étroite, je vais le jour et la nuit, le jour et la nuit..."

 

Le "lodos" : c'est devenu un de ces petits mots qui font nous font frissonner dès qu'on les prononce. On en a entendu parlé pour la première fois avec Tristan et Selin à Istanbul et on va le prendre de plein fouet pendant une semaine. Ce vent violent venu du sud-ouest (c'est-à-dire exactement contre nous) est particulièrement puissant autour de la péninsule de Gelibolu et nous fera vivre des journées parmi les plus éprouvantes du voyage. On vous avait demandé de nous souhaiter que le vent souffle fort, mais on aurait du préciser qu'il soit dans notre dos... 

 

Il arrive du nord du Sahara, et transporte des poussières de minéraux qui donnent des maux de tête ou des problèmes respiratoires aux personnes qui y sont sensibles, jusqu'à Istanbul ! 

 

Luttant contre le vent, nous parcourons les terres de la campagne des Dardanelles, lieu d'affrontement entre l'empire ottoman et les forces alliés durant la première guerre mondiale, qui vaut bien nos batailles de Verdun ou de la Somme à l'Ouest, et qui marqua l'ascension du futur héros, fondateur de la république turque : Mustapha Kemal Atatürk.

Le lodos : des rafales de 50 à 60 km/h qui nous dressent les (peu pour certains) cheveux sur la tête !

 

Pris par le temps et la fatigue, nous ne croiserons qu'un ou deux sites sur les très nombreux cimetières et mémoriaux (notamment des pays du Commonwealth) disséminés sur l'isthme commémorant ce terrible affrontement qui fit plus de 100 000 morts.

 

A Çanakkale, ce sont deux étudiants, Bünyamin et Birol, et leur chat foufou "Pomfis" (pomfrites + Gael Monfils, un bon moyen mnémotechnique) qui nous reçoivent chez eux.

 

 

On met nos quelques bribes de turc en commun avec leurs bribes d'anglais pour communiquer, et on y arrive bien ! Birol pousse même la chansonnette pour nous. Le lodos ne se calme pas, et nos deux amis nous trouve un toit chez Nazlı pour le lendemain à Ezine, où ils nous rejoignent pour la soirée. Après une petite cinquantaine de kilomètres de lutte contre le vent (50 km/h, c'est une voiture en ville qui arrive face à vous - constamment, c'est bien le problème), nos jambes (et pas nos pneus, ouf) sont à plat ! Mais heureusement, le vent a tout donné, et il ne lui reste plus un souffle ou presque le lendemain : alleluiah ! 

Les îles grecques ne sont qu'à quelques kilomètres, mais un mur se dresse entre les habitants de ce côté de l'eau et la Grèce : Schengen. 

Apres un énième çay dégusté avec vue sur la mer Egée puis un bivouac au milieu d'un champ d'olivier, nous filons vers la baie d'Edremit et le petit village côtier au nom chantant de Küçükkuyu (prononcé [kutchuk kouyou]).

 

La plage désertée en cette saison est pour nous l'occasion d'une premier bain turc... en novembre ! A peine sortis de la douche gentiment proposée par le gérant du café au bord de l'eau où l'on était assis, Kadir, un retraité nous invite à prendre un autre çay avec lui et son fils Güçlü chez eux.

 

La conversation est polyglotte ; en anglais, allemand et français, ils nous parlent de la tranquillité de la ville, comparée à Istanbul où ils vivent, mais aussi, revers de la médaille, de la difficulté d'y trouver du boulot.

On traverse de nombreux villages côtiers bordés de champs d'oliviers, où hommes et femmes travaillent, dans et sous les arbres, à la récolte de ce fruit aussi présent dans les assiettes turques qu'en face, en Grèce. Les paysages nous feraient presque parfois oublier que la nuit tombe de plus en plus tôt.

 

Un soir, celle-ci nous surprend. Sur le conseil d'habitants et faute de mieux, nous finissons par planter la tente au milieu d'une résidence. Une famille se reposant après une journée de récolte d'olives nous propose sandwich et çay. Peu après, d'autres habitants nous offrent le gîte car il commence à pleuvoir et à souffler. Lovés dans nos duvets, nous déclinons l'invitation avec le sourire. Mais la soirée n'est pas finie : on est réveillés une heure plus tard par la maréchaussée qui vérifie nos  passeports. Pas de chance pour eux, ce sont des cyclovoyageurs français et non pas des réfugiés qui se "cachent" (ce ne serait pas une cachette bien réussie) au milieu d'une résidence...

 

Le lendemain matin, alors que c'est le branle-bas de combat pour faire sécher notre tente, on reçoit une invitation pour un somptueux p'tit dèj et une douche chez des voisins, Mazlum et Fatoş (ci-dessus), et avant qu'on ait eu le temps de les rejoindre chez eux, une autre voisine arrive dans la cour avec un plateau de çay pour nous ! 

La prochaine étape sur notre route du sud au bord de l'eau est Ayvalık, une ville portuaire où vivait une grande communauté grecque avant l'échange de population qui suit la première guerre mondiale : les Chrétiens d'Asie mineure sont "invités" à partir, comme les Musulmans de Thrace en Grèce et en Bulgarie. 

 

De fait, la vieille ville a conservé le style et l'habitat d'il y a un siècle avec quelque changements, comme la transformation des églises orthodoxes en mosquées. 

 

Les anciennes icônes chrétiennes ont été retirées (à gauche) et le tapis de prière et ses lignes pour les croyants trahit le fait que le bâtiment, lui, n'a pas été construit avec une orientation vers la Mecque.

 

Pas moins de 22 îles entourent Ayvalık ; on dirait qu'il y en avait tellement que les habitants, fatigués d'inventer de nouveaux noms, les ont baptisé des noms de choses de leur quotidien : une île s'appelle par exemple "poulet", d'autres "tulipe", "œil", "pigeon", "stylo"... 

 

Sur l'île de Cunda (la seule habitée et dont le nom ne veut rien dire), les yeux grand ouverts à la recherche d'un refuge pour la nuit, nous apercevons au sommet un moulin offrant une vue panoramique sur la région. Ni une ni deux nous tentons le coup...

 

On aurait dit qu'il nous attendait, la porte ouverte, avec tout l'espace pour la tente à l'intérieur. C'est une maison insolite, mais parfaite pour la nuit ! En images ci-dessous...

 

Au sommet d'une colline au sud d'Ayvalık se dresse la "table du diable", d'où la vue sur la baie est magnifique. On raconte que le Diable chassé du paradis aurait d'abord posé un pied ici, puis sur une île grecque un peu plus loin : son empreinte creusée dans la roche l'atteste...

 

Pour y arriver, on a demandé les directions à deux vieux messieurs, mais notre turc basique ne nous a permis que de demander où était le diable... D'autres ailleurs auraient pu s'effrayer, mais ils étaient sûrement habitués.

Sur la plage de Sarımsaklı, pas de stress mais des tresses.

 

Combien comptez-vous de chatons ?

"Barbecue pratiquement prêt", disent les boîtes qui leur servent de lit ; c'est peut-être ce qui les a attiré là ! 

Les paysages côtiers prennent une nouvelle allure sur la petite route de Yenifoça, où les collines plongent abruptement dans la mer. On rencontre sur la route un couple de cyclovoyageurs ukrainiens, puis un peu plus loin un Japonais et une Taïwanaise, tous en route depuis plusieurs mois : on se sent moins seuls !

 

Deux profs de maths apiculteurs à leur heures, Volkan et Ulaş, rencontrés au bord de la route, nous guident dans un sentier qui débouche sur une clairière au bord d'une rivière, où nous passerons une belle soirée avec eux et où nous dormirons.

 

Foça, au bout de la péninsule, est le berceau du peuple qui a fondé la cité phocéenne française, Marseille. C'est aussi la ville des phoques : quelques rares survivants de leur espèce vivent dans et autour de petites îles interdites aux humains pas loin de Foça. On découvre une petite ville portuaire qui ne manque pas de charme, même si notre cœur penche toujours un peu plus pour Ayvalık.

Deux constantes dans les villes turques : les portraits d'Atatürk, et les chiens et chats maîtres des rues.

 

L'arrivée à Izmir, troisième ville du pays, n'a rien de comparable avec celle à Istanbul : une belle piste cyclable longe toute la baie autour de laquelle s'étend la ville, le rêve. 

 

On passe d'abord à côté du "paradis des oiseaux" (en son ici), où vivent des flamands roses, pélicans, hérons, cigognes, etc. avant de traverser la ville au bord de l'eau sur plus de trente kilomètres. 

Des petits bancs ont été aménagés au-dessus de l'eau, pour le plus grand plaisir des promeneurs.

Can et Sefed, respectivement traducteur et prof d'anglais, nous accueillent tout d'abord chez eux. Entre la ville et la montagne, c'est en quelque sorte la dernière maison d'Izmir. Ils nous font découvrir le "festival des modes de vie durables", un festival de cinéma. C'est là qu'on fait connaissance - sur le grand écran - avec Tarzan Kemal, un personnage de la ville de Sinop près de la Mer Noire en Turquie, qui vivait nu et se promenait chaque jour avec un tambour et des messages de sensibilisation sur différents enjeux environnementaux. On voit aussi un film sur la gestion des déchets à San Francisco, qui vise (et y arrive presque) le "zéro déchet", en organisant le recyclage à tous les niveaux. 

 

Puis on est accueillis par Olcay et Şeyma, un couple adorable passionné par le cyclisme au point de s'être mariés (eux et les invités) à vélo ! Olcay organise des tours à vélos des villes antiques de la région chaque année, travaille sur un tracé d'Eurovélo qui irait jusqu'en Turquie, participe à des Masses Critiques à Izmir : de vrais mordus ! Et une fois encore, de sacrés cuistots : on découvre la combinaison miel et kaymak (une crème de lait, comme on en avait mangé chez Kata au Monténégro) sur les "gevrek" (des petits pains ronds et troués appelés "simit" partout hors d'Izmir en Turquie) : un régal !

On se perdrait - avec délice - dans ce marché coloré.

La splendide mosquée Fatih à Izmir

On continue la route, sans autre moteurs que nos gambettes, mais portés nous aussi par la signature d'Atatürk ; il faut bien s'adapter aux us locales...

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Commentaires : 3
  • #1

    Véronique (mercredi, 21 décembre 2016 14:51)

    Encore une étape incroyable , très Don Quichottesque !
    Et toujours un accueil extraordinaire.
    " Une belle Odyssée de l'espace ... géographique ... !
    Bisous de "Chez (M)oi"!

  • #2

    Diana (samedi, 24 décembre 2016 07:59)

    Merci pour ces beaux récits. J'ai rêvé de vous cette nuit. Joyeux Noël ! Bisous

  • #3

    Thierry (jeudi, 29 décembre 2016 16:03)

    L'OM !!!