Butrint - Korça : sur les pas de François Maspéro

Nous quittons la mer ionienne après un petit tour à Butrint, une ville qui représente à elle seule un condensé de l'histoire méditerranéenne. Face à l'île (grecque) de Corfou, elle a été une colonie grecque, une cité romaine, elle a vu passé les Byzantins et les Vénétiens, et même pendant de courtes périodes les Angevins (au Moyen-Age) et les Français (au XVIIIe siècle). 

 

Nos roues nous emmènent plus loin à la source de l'oeil bleu (ci-contre) près de Muzinë.  La source jaillit comme un jacuzzi de plus de cinquante mètres de profondeur (les plongeurs n'ont pas réussi à atteindre le fond du trou...). C'est impressionnant de voir le lieu exact où commence une rivière, et les couleurs sont magnifiques. 

Ruines de la cité romaine de Butrint, où de nombreux esclaves étaient affranchis, comme à Delphes.

Nous arrivons ensuite à Gjirokastra, où nous retrouvons François Maspéro et Klavdij Sluban par l'intermédiaire des pages de Balkans-Transit. Leur voyage a commencé à Dürres, et nous les suivrons à la trace jusqu'à Prilep en Macédoine, étonnés comme à chaque lecture de ce beau livre par les échos vibrants à notre voyage plus de vingt ans après le leur. 

 

Gjirokastra a donné naissance à deux des figures les plus connues de l'Albanie : Enver Hozha (prononcez [odja]), le dirigeant communiste de l'Albanie pendant plus de quarante ans, et Ismail Kadare, qui a notamment écrit la description suivante de sa ville natale dans Chronique de la ville de pierre (on cite la citation de Maspéro, qui comme nous aimait sans doute lire les écrits de ceux passés là avant lui).

 

C'était une ville étrange qui, tel un être préhistorique, paraissait avoir surgi brusquement dans la vallée par une nuit d'hiver pour escalader péniblement le flanc de la montagne. Tout dans cette ville était ancien et de pierre, depuis les rues et les fontaines jusqu'aux toits des grandes maisons séculaires, couverts de plaques de pierre grise, semblables à de gigantesques écailles. On avait de la peine à croire que sous cette puissante carapace subsistait et se reproduisait la chair tendre de la vie.

... C'était une ville penchée, peut-être la plus penchée du monde, qui avait bravé toutes les lois de l'architecture et de l'urbanisme. Le faîte d'une maison y effleurait parfois les fondations d'une autre et c'était sûrement le seul lieu du monde où, si l'on glissait sur le côté d'une rue, on risquait de se retrouver sur un toit...

Et les toits de Gjirokastra sont particulièrement impressionnants, car les ardoises sont seulement posées les unes sur les autres. C'est tout un art pour qu'elles ne glissent pas.

"La citadelle s'avance comme un éperon au-dessus de la mer des toits, et derrière, à flancs de montagne, d'autres demeures massives s'étagent encore. Là haut, tout était désert" (Balkans-Transit). Depuis la visite de Maspéro, les touristes sont plus nombreux dans cette ville également sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, comme Berat.

 

Le musée de la ville à l'intérieur (le meilleur qu'on ait vu en Albanie) rappelle l'histoire de ses occupations (toujours des "libérations" du point de vue des vainqueurs) : la ville a en effet été albanaise, grecque, italienne...

 Bule Naipi et Persefoni Kokëdhima, connues comme "les femmes pendues de Gjirokastra" sont deux résistantes qui furent exécutées publiquement en 1944 par les nazis.

Ce qui est bien avec le camping sauvage, c'est que les bivouacs se suivent mais ne se ressemblent jamais.

 

Ci-contre, celui-ci  se situe en contrebas de la route,  au bord d'une rivière d'un bleu laiteux, surplombée d'un pont digne d'Indiana Jones dans le temple maudit.

 

Le passage de ce dernier en pleine nuit par un pêcheur ou un berger en costard (!) seront d'ailleurs pour nous d'étranges rappels de la civilisation dans ce décor sauvage.

La Vjosa, près de Përmet 

Est-ce que vous nous croirez si on vous dit qu'on a vu de pires ponts et que celui-ci est tout à fait en usage ?

 

Apres avoir effleuré la frontière grecque au sud du pays près de Çarçovë et croisé la route de trois cyclovoyageurs (un Anglais pince sans rire très drôle à l'humour montypythonesque et un jeune couple israélien), nous grimpons jusqu'au petit village de Leskovic, en direction de Korca.

 

Maspéro décrit la route mieux qu'on ne pourrait le faire : "De Gjirokastër à Korçë , il ne doit pas y avoir plus de cent kilomètres à vol d'oiseau, mais le massif qui sépare la vallée de l'une et la plaine de l'autre forme une barrière infranchissable. Il faut donc d'abord redescendre carrément jusqu'à Tepelenë pour remonter le cours d'une autre rivière. Après trois heures de trajet [pas en vélo en tout cas], on arrive au pied des sommets qui forment la frontière. A partir de là, passé un défilé, la route longe les contreforts vers le nord, épousant chaque pli du terrain, passant de vallée en vallée par une série de cols à quelque 1400 mètres d'altitude. Une route étroite - un chemin vicinal mal goudronné [il l'est désormais presque entièrement] - dont notre petit bus occupait toute la largeur , avec des lacets si serrés qu'il devait parfois s'y reprendre à deux fois dans les virages : alternativement, l'arrière et l'avant se trouvaient dans le vide, au-dessus des torrents en crue."

 

Sur une route vallonnée, un début de pluie nous oblige à nous arrêter près de la seule maison de la forêt que nous croisons en quête  d'un abri pour la nuit, et nous offre un magnifique double arc-en-ciel, vite couvert par les nuages noirs.

 

Arrivée sur un grand plateau (géographiquement, et pas mécaniquement), nous traversons des champs de pommiers qui entourent la ville de Korça, dernière grande ville albanaise avant la frontière grecque.

 

Surnommée le petit Paris par notre guide pour son histoire, (elle deviendra une république autonome sous protectorat français) et pour l'aménagement de la ville (un peu chauvin le Petit Futé).

 

Ville moderne, agréable et vivante malgré son bazar un peu mort pour cause de travaux, son mémorial aux résistants communistes ou encore son cimetière français, ce pays envoûtant et ses habitants si généreux nous laisserons des souvenirs indélébiles.    

Maspéro y passe lui aussi : "Lors de mon dernier passage à Korçë - toujours en coup de vent -  je n'avait pas compris pourquoi, à Tirana, on m'en avait parlé avec une pointe de nostalgie comme d'une ville où il faisait bon vivre.

 

Il en faut pour qu'un ville accepte de s'entrouvrir comme un vieux grimoire, puis de se déployer sous les yeux et sous les pas de son visiteur [ou sous ses roues !]. Je comprenais mieux le plan de Korçë : adossée aux premières pentes de la montagne, exposée plein ouest, elle dominait la plaine qui se déroulait à quelque 700 mètres d'altitude. En haut, la ville patricienne, avec le siège de l'Eglise orthodoxe albanaise autocéphale, réouverte. Près de là, le grand chantier d'une basilique moderne [aujourd'hui terminée], construite avec de l'argent grec. Derrière, dans des ruelles calmes, les demeures cossues, mi-maisons-forteresses turques, mi-hôtels particuliers rococo, enfouies dans les vignes foisonnantes, témoignaient d'une ancienne prospérité bourgeoise. Un peu plus bas, des avenues larges, plantées d'arbres préservés : là commençait la ville contemporaine. Quelques immeubles de style italien datant de la monarchie étaient pris dans la masse de constructions rosâtres des années soixante. Et tout à fait en bas, passé la grande place où trônaient l'hôtel en béton et la poste, le petit labyrinthe du marché avec ses maisons anciennes noircies et croulantes, ses rues aux pavés usés couverts de beaucoup de boue où ne passaient que des charretons traînés par des petits chevaux."

Skanderberg, le grand héros des Albanais, qui a lutté contre l'expansion de l'empire ottaman, est partout...

Nous quittons l'Albanie après plusieurs semaines ici, de quoi bien s'accoutumer ! A la frontière, les contrôles sont stricts : retour dans l'Union européenne, en Grèce. De jeunes Albanais ont l'air d'attendre (quoi ?) à la frontière. A chaque poste de police des frontières, l'injustice des passeports (celui-ci est "bon", celui-là ne l'est pas) nous est rappelée : on est du côté des chanceux, libres de circuler, quand de nombreux réfugiés dans l'autre sens sont condamnés à des chemins de traverse bien périlleux...

 

Nous laissons Maspéro clôturer : "Les policiers grecs n'ont jeté qu'un regard rapide sur nos passeports de la Communauté européenne : en quelque sorte, nous rentrions chez nous. 

De l'autre côté du poste frontière, un immense parking asphalté. Une file de poids lourds de toutes nationalités : grecs, allemands, bulgares, un ukrainien et même un moldave... Ils attendaient leur tour pour pénétrer dans ce pays de cocagne à l'envers, ce pays où il n'y a rien et où l'on attend tout."

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